LAPONIE - Du 29 mars au 16 avril 2001

Randonnée à ski avec pulka sur la Piste Royale (Kungsleden)


 
 

 
 

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Cartes au 1:100 000

BD 8 Kebnekaise - Saltoluokta

BD6 Abisko-Kebnekaise-Narvik

Jeudi, 29 mars 2001

Départ très matinal vers 2h pour être à l'aéroport de Francfort à 5h. Il faut rendre la voiture de location et trouver le guichet d'enregistrement. Heureusement il n'y a pas foule à cette heure, car les multiples manoeuvres engendrées par l'inaptitude du chariot à contenir une pulka, deux paires de skis de fond, un sac marin et un sac à dos, nous met dans des situations dignes d'un épisode de Mister Bean. Nous avons (for example) réussi à mettre à grand peine toutes ces précieuses affaires dans un grand ascenseur lent comme un escargot et l'avons laissé repartir ... sans nous. Ben non, on ne l'a pas fait exprès. Les parois de l'ascenseur sont transparentes et c'est un peu angoissées que nous le voyons faire des aller-retour entre les étages, provoquant quelque étonnement chez les voyageurs constatant qu'ils ne peuvent entrer dans cet ascenseur vide de gens mais plein de bagages inhabituels. Bon, nous finissons par retrouver notre cargaison, mais le parcours du combattant continue. Il y a des bornes qui limitent la largeur de passage à tout bout de champ. A chaque fois il faut tout décharger et recharger.

A 10h nous sommes à Stockholm où nous n'avons qu'une heure de battement avant de prendre le vol pour Kiruna. C'est suffisant me direz-vous. Oui, mais les bagages ne sont pas transférés automatiquement et nous perdons cette heure à faire ce transfert manuellement. Re-cavalcade avec chariots entre des bornes anti-ski et anti-pulka. Ceci a pour conséquence que nous n'avons pas le temps de faire un retrait bancaire comme initialement prévu. C'est donc totalement démunies de couronnes suédoises que nous arrivons à Kiruna. Il faut prendre le taxi pour aller en ville. Mais comment le payer puisque nous n'avons pas d'argent suédois, et qu'il n'y a pas de distributeur ni de bureau de change dans ce petit aéroport ?

Heureusement nous trouvons un chauffeur qui a un véhicule de grande taille et qui accepte d'attendre que j'aille changer des francs dans une banque du centre ville. Il nous dépose à la gare de Kiruna où nous voulons prendre le train pour Abisko. Pour compléter notre équipement il reste quelques courses à faire. Il faut trouver du carburant pour le réchaud. Nous ne sommes que deux personnes donc il faut que l'une reste avec les bagages et que l'autre se charge des achats. Le train part dans 35mn, c'est donc au pas de course que je file chez RIMI, le supermarché local, où je fais deux fois le tour pour trouver du beurre, du café et une maxi ration de Wasa-knäkke. Quand je passe à la caisse il ne me reste que 10mn jusqu'au départ du train et je crains que nous ne le rations. Pas le temps de trouver du carburant.

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Sur le quai de la gare de Kiruna

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Mais non, on ne l'a pas raté. En fait il a du retard ... et si j'avais su j'aurais eu largement le temps de chercher du carburant. Bref c'est donc avec un bidon vide que nous descendons à "Abisko Touriststation", à ne pas confondre avec la station "Abisko" qui est un peu avant. Ici il y a beaucoup de touristes-skieurs-randonneurs et il y a sûrement tout ce qu'il faut dans le magasin. Eh bien non. Il y a bien des bouteilles de gaz mais pas de white gas, ni pétrole, ni essence, ni rien de tous ces combustibles compatibles avec mon réchaud MSR.

Il faut aller à Abisko où il y a une station essence. C'est à 2 km. Nous laissons nos affaires sur le parking, un peu à l'abri des regards, et partons ensemble pour Abisko à pied. Vers 18h00 nous sommes de retour avec 6 litres de Super sans plomb 95. Ce n'est pas le carburant idéal pour notre réchaud mais il fera l'affaire. Quelques instants plus tard nous passons sous le célèbre portail d'entrée de la Piste Royale, le "KUNGSLEDEN" des Suédois.

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Nous sommes ici dans le parc national d'Abisko et il est normalement interdit de camper. Nous faisons quelques centaines de mètres et installons la tente derrière une bute en espérant qu'aucun gardien du parc ne viendra nous chasser à cette heure tardive. Il est 19h et il fait encore très clair. Le réchaud digère bien le sans plomb 95 et le repas est près en un tour de main. Il fait -11°C.

Hier j'étais encore dans la grisaille de mon quotidien et en moins de 24h je suis transposée dans ce coin de Laponie, au milieu des rennes et des lagopèdes. Je m'endors en savourant ces instants de bonheur, délicieusement lovée dans mon duvet bien chaud.

Vendredi, 30 mars 2001

Abisko - Abiskojaure

Réveil à 7h. Nous plions le camp sans attendre et partons sans avoir déjeuné car nous craignons toujours d'attirer les foudres d'un gardien. Mais personne ne semble être en route de si bonne heure. Après quelques kilomètres dans les bouleaux nous faisons une pause au soleil.

 

La piste royale est balisée par des croix rouges

Peu après Abisko Nous rattrapons le petit-déjeuner. En ouvrant le paquet de café que j'avais acheté hier je m'aperçois qu'il est moulu très grossièrement. Dans la précipitation je n'avais pas pris le temps de décrypter les explications en suédois sur l'emballage, je m'étais contentée de choisir un paquet qui ressemblait le plus aux paquets de café de chez nous. Il va falloir s'en contenter. Finalement le liquide obtenu a le goût du café mais il ressemble à ce jus de chaussette que l'on trouve en Amérique du Nord. Pour les amateurs de café que nous sommes c'est un peu dur.

La journée est belle, nous croisons quelques groupes et une dizaine de motoneiges. Nous traversons le lac gelé d'Abiskojavri et arrivons au refuge d'Abiskojaure. Son accès est un peu difficile car le lac est dégelé juste devant le refuge. Comme nous n'avions pas l'intention d'y dormir nous restons sur la rive droite et établissons le camp à l'abri des regards car nous sommes toujours dans le parc national d'Abisko. -9°C à 17h

 

Samedi, 31 mars 2001

Abiskojaure - Alesjaure

-16°C à 8h. Brrr, frisquet le p'tit dèj ! La tente est encore à l'ombre. Nous attendons le soleil pour plier le camp et démarrons tard à 10h45. Il fait très beau et nous n'avons aucun mal à retrouver la piste dont nous nous étions écartées hier soir. Peu après la bifurcation vers Unna Allakas nous quittons le parc national et attaquons une pente raide de 300m de dénivelé. Impossible de tirer les 50 kilos de la pulka toute seule. Nous rajoutons un cheval à l'attelage. Mais non, je plaisante ! Je veux dire que nous nous attachons toutes les deux côte à côte pour tirer la bête, pardon la pulka. Les bêtes c'est nous pour l'heure. Nous avançons en faisant attention à garder la même cadence afin de rendre la traction la plus fluide possible. Ca marche mais le tronçon est tout de même sportif.

Entre Abiskojaure et Alesjaure

Peu après Kieronstugan
Entre Abiskojaure et Alesjaure

Petite pause non loin des huttes de Kieronstugan avec en prime une belle vue car nous sommes passées au-dessus de la zone boisée. En longeant le Garddenvaggi nous croisons deux motoneiges qui offrent l'avantage de bien damer la piste ce qui nous facilite la tâche. Ce seront d'ailleurs les seules personnes que nous verrons aujourd'hui. Pas un seul piéton. Vers le point culminant de cette étape (800m) il y a une Rengärde, ensemble d'installations diverses servant aux Samés (éleveurs de rennes) en été. Il y a aussi un de ces longs grillages qui sont signalés sur les cartes et qui sont de bons points de repères. Un ensemble de plusieurs lacs (Ahpparjavri, Miesakjavri, Radujavri, Alisjavri) s'étend devant nous enserré dans un bel écrin de montagnes. Sur la rive du Radujavri se dresse un petit refuge en très bon état qui ne porte pas de nom sur la carte. Il est déjà tard et il fait -18°C, et si nous passions la nuit dans cet abri ? ...Eh oui c'est interdit, mais tant pis.

Au menu : riz, saucisson aux noisettes, carré de soja.

Personne ne viendra plus nous déranger et nous passons une nuit bien au chaud. Enfin, tout est relatif : il fait -2°C dans le refuge le lendemain matin au réveil.

Un grillage de "Rengärde"

Dimanche, 1er avril 2001

Alesjaure - Tjäktja

Départ à 9h30 par mauvais temps. Le vent souffle et forcit en cours de matinée. Nous faisons 7,5 km sur les lacs gelés au bout desquels se trouvent le refuge d'Alesjaure et un village same (Alesjaure sameviste) inhabité en hiver. Nous arrivons au refuge vers 11h alors que le vent semble se calmer. Nous garons la pulka au pied de la colline et montons au refuge où seul le gardien est présent. Nous achetons un paquet de Knäkke périmé pour 7 SEK. Ne riez pas, le gardien a, à coté de son stock normal, un stock de denrées dont les dates sont dépassées mais qui sont encore consommables. Il les vend un peu moins cher, au grand plaisir des randonneurs peu habitués aux tarifs nordiques comme nous. Mais lorsqu'en passant à la caisse il nous dit que c'est 25 SEK (20FF) par personne rien que pour passer quelques heures dans son refuge nous repartons illico. Cette politique des tarifs nous parait un peu dissuasive, voir à contre-emploi. Nous aurions volontiers pris quelque consommation à sa table, alors que là nous quittons les lieux sans rien consommer pour éviter de payer cette taxe de séjour pour une toute petite pause à l'abri du vent.

Après Alesjaure
Au fond le refuge de Alesjaure

Nous faisons donc un rapide casse-croûte dehors, derrière le refuge et rejoignons la pulka. Le temps s'améliore légèrement. Nous faisons encore une dizaine de kilomètres (carte) dans ce bel univers blanc sans voir personne. Le gardien du refuge aura été notre seule rencontre aujourd'hui. En préparant ce voyage nous avions lu un peu partout que le Kungsleden était très fréquenté mais à nos yeux cela ne se vérifie pas pour l'instant.

Après 7h de marche nous montons la tente juste à côté d'un petit refuge indiqué sur la carte et dont nous avions vaguement espéré qu'il serait ouvert. Mais il s'agit d'un abri privé verrouillé de toute part. A peine installé il se met à neiger. Dans la nuit le vent rugit à nouveau pour quelques heures.

Lundi, 2 avril 2001

Tjäktja - Sälka

Ce matin nous attendons qu'il cesse de neiger pour faire les trois kilomètres qui nous séparent encore du refuge de Tjäktja. Ca monte et il faut remettre l'attelage à deux têtes pour tirer notre calèche. Partant naivement de l'idée que tous les refuges gardés ont un petit magasin comme celui d'Alesjaure, nous faisons les efforts de la montée avec la ferme conviction qu'un bon Coca-Cola bien frais nous attend à Tjäktja.

.Refuge de Tjäktja

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Vous aurez deviné : pas de Coca à Tjäktja ... GRRRR ! Le gardien nous accueille avec un grand sourire mais avant même que nous ne passions la porte il nous dit un peu gêné "...we don't sell anything here !". Ah bon. Pas de chance. Nous comprenons que seul les refuges les plus importants vendent quelques denrées. C'est le cas du prochain, Sälka, qui se trouve à 12km d'ici. Bien que nous ayons emporté toute la nourriture nécessaire à notre périple, l'idée de pouvoir acheter quelques gâteries ci ou là nous avait plu.

Un peu déçues nous reprenons notre route, toujours en montée. Le soleil montre sa bonne volonté et parvient à percer les nuages. Un couple de Suédois nous suivait en partant de Tjäktja mais ils ont fait demi-tour rapidement. Il nous a semblé qu'ils avaient quelques problèmes de fartage. Il fait autour de 0°C ce qui est assez délicat pour le choix du fart. Heureusement nous avons des peaux de phoques ce qui nous évite ce genre de casse tête. Mais nous avons aussi remarqué que nos skis bottent ce matin, ainsi que la pulka. Il faut éviter de s'arrêter car la neige reste immédiatement collée sous les patins et crée un frein à main très efficace. Et comme chacun sait, mettre le frein à main dans une montée ... ça fait pas sérieux.

Ouf, la montée prend fin au col de Tjäktja (Tjäktjapasset). Nous n'avons fait que 6,5 km aujourd'hui mais le petit abri qui se trouve au col nous parait tellement accueillant que nous décidons d'y rester pour la nuit. A peine installées nous voyons arriver un jeune Allemand qui a également envie de dormir ici. Il vient de faire un parcours qui passe par la Norvège et nous décrit le terrain car c'est justement par cet itinéraire que nous projetons de revenir sur Abisko. Il n'a croisé personne pendant plusieurs jours car cette zone est très peu fréquentée. Les refuges en Norvège sont fermés et ne sont pas gardés. Il faut se procurer leur clé avant de partir. Par contre il sont moins chers que les refuges suédois qui sont gardés la plupart du temps et donc très chers. Comme nous il est à la recherche des abris non gardés tel que celui où nous sommes ce soir pour des raisons économiques.

Il en est à son 5ème voyage en Scandinavie. Un vrai fan du Nord. Il reste un instant interloqué lorsqu'il apprend que nous aussi nous sommes des fans et que nous avons déjà traversé le Groenland et la Terre de Baffin. Nous dormons comme des marmottes, sur les bancs ou parterre.

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Mardi, 3 avril 2001
-7°C. Nous sommes matinales aujourd'hui et quittons le refuge vers 7h. Il neige légèrement et il n'y a plus de traces. Heureusement les croix rouges du marquage d'hiver sont très visibles même par brouillard, ce qui permet une progression dépourvue de problèmes d'orientation. Cependant il faut tirer la pulka dans la neige fraîche et faire la trace ce qui demande quelques efforts supplémentaires.
Marquage d'hiver

.C'est encore une fois seules que nous couvrons la première portion de l'étape jusqu'au refuge de Sälka. Il n'y a pas foule ici non plus et la gardienne est heureuse de nous recevoir. Chaque fois que nous arrivons dans un refuge gardé, la première question que l'on nous pose est toujours la même :"Comptez-vous rester pour la nuit ?". Et comme notre réponse est toujours négative, la deuxième question suit aussitôt :"Y a t'il du monde qui arrive derrière vous ?" Eh bien ... nous n'avons vu personne.

.Refuge de Sälka
En arrivant au refuge de Sälka

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Elle est un peu déçue mais nous achetons quelques babioles dans son magasin pour la consoler : des cartes postales (7 SEK), des timbres (6 SEK) et des Coca. J'en prends 2 d'un coup, pour rattraper celui dont j'ai été privée hier à Tjäktja. Nous écrivons chacune une carte postale que nous laissons à la gardienne. Elle n'a pas de certitude quant au prochain passage de motoneige, ça dépendra de la météo. Nous espérons ainsi rassurer nos familles que nous ne pouvons pas joindre avant de revenir à Kiruna à la fin du trek. (Ces cartes mettront finalement 12 jours pour arriver à destination !).

Le temps est de plus en plus minable. Nous pensions profiter de la trace faite par les 2 randonneurs que nous croisons en quittant Sälka vers le sud, mais il n'en est rien, leur trace disparaît immédiatement sous la neige balayée par le vent. Nous croisons encore un attelage de chiens puis nous voici à nouveau seules jusqu'à la cabane de Kuoperjakka. Un couple de jeunes Allemands est installé à la table. Ils attendent une accalmie pour retourner à Sälka d'où ils étaient partis ce matin pour faire une ballade. Nous passons le reste de la journée à préparer les étapes futures car nous comptons quitter le Kungsleden pour bifurquer vers la Norvège et remonter vers la voie ferrée qui nous permettra de revenir à notre point de départ. Le problème qui se pose est que ce parcours ne comporte pas de marquage d'hiver à partir de Hukejaure et qu'avec la météo actuelle il sera très difficile de s'orienter. Nous relevons donc les coordonnées d'un grand nombre de points sur la carte pour les introduire dans le GPS. Ainsi même dans le brouillard nous pourrions suivre le bon azimut. Nous ne voyons pas d'autres visiteurs aujourd'hui.

Ce refuge est lui aussi réservé aux situations d'urgence mais le temps nous semble suffisamment mauvais pour justifier notre séjour ici cette nuit. Le vent continue de souffler violemment toute la nuit, accompagné de neige.

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.Les trauvaux domestiques !

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Mercredi, 4 avril 2001

Ce matin la météo nous annonce le même programme qu'hier. Nous attendons son amélioration. Entre 11h et 13h nous voyons débarquer par petits groupes une bonne vingtaine de visiteurs de passage. Des Belges, des Hollandais, des Allemands, des Anglais, des Norvégiens, des Suédois et j'en oublie. Toute l'Europe défile à notre table et déballe son casse-croûte. Il n'y a pas mieux pour étudier la contenance de la musette de chaque européen. Nous sommes à la fois amusées et admiratives devant la capacité des Nordiques à enfourner des sandwichs aux Knäkke, sans presque faire de miettes !

Tous ces randonneurs viennent des refuges de Sälka ou de Singi d'où ils nous apportent des nouvelles peu réjouissantes de la météo. Le temps restera instable quelques jours encore avec des chutes de neige et du vent, sans toutefois aller jusqu'à la tempête. Ceci ne nous plait guère, car si la perspective d'avoir à faire une trace pénible dans 1m de neige fraîche ne nous traumatise pas trop, en revanche l'idée d'être exposée au risque d'avalanche nous est difficilement acceptable.

Nous passons une deuxième nuit dans ce refuge.

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Jeudi, 5 avril 2001 (carte)

Sälka - Hukejaure

-5°C. Nouvelle journée sans visibilité. Mais le vent s'est calmé et nous décidons de faire l'étape initialement prévue vers Hukejaure. Nous quittons le Kungsleden qui continue vers le Sud et nous dirigeons vers la vallée du Cuhcavaggi sur le Nordkalottleden, un autre parcours célèbre ici mais bien moins fréquenté. Après 2 km nous arrivons à l'entrée de la vallée et faisons une pause. C'est exactement le moment que choisit le vent pour se lever. Personne n'est passé par ici ces jours-ci et nous galérons avec acharnement pour faire la trace. Suivre les poteaux du marquage d'hiver en pleine pente s'avère impossible car la pulka est trop lourde pour se maintenir dans une position tractable. Elle tire latéralement vers le bas tel un boulet et même à deux nous n'arrivons pas à la faire avancer. Nous descendons dans le fond du vallon, mais la neige s'y est accumulée sur une hauteur incroyable et notre progression devient titanesque. Nous finissons par nous demander s'il ne vaudrait pas mieux faire demi-tour. Nous faisons le point sur les différentes possibilités de parcours qui s'offrent à nous, car il devient de plus en plus évident qu'il faudra renoncer à notre itinéraire initial. Nous persistons finalement dans l'idée d'aller vers Hukejaure aujourd'hui, quitte à devoir bivouaquer en route étant donné que nous n'avançons quasiment pas. Cette progression d'escargot me rappelle quelques étapes galères dans mes précédentes expés en altitude. Et dire que j'ai presque abandonné la haute montagne pour faire des trucs soit-disant moins durs, vous m'en reparlerez !

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Heureusement quelques centaines de mètres plus loin le terrain devient plus praticable et notre motivation s'en trouve rétablie. Plusieurs petits lacs gelés se suivent sur lesquels la visibilité s'améliore momentanément. Un instant nous envisageons même de sortir les voiles de traction car le vent est de dos. Mais le temps d'en discuter et déjà la force du vent est trop élevée pour voiler dans des conditions satisfaisantes.

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Au point culminant de l'étape nous croisons un groupe de 5 personnes. Ils suivent scrupuleusement les poteaux de marquage sur la berge au lieu de profiter du lac gelé. Nous bifurquons vers eux pour échanger quelques mots à peine audibles dans les rugissements du vent. C'est le seul groupe que nous verrons sur cette journée entière. Bientôt le marquage quitte le cours d'eau et bifurque vers le sud ouest. Ca souffle toujours à décorner des boeufs. La pulka se renverse à plusieurs reprises. Les derniers kilomètres vers Hukejaure sont en descente. A l'arrivée il s'avère que nous avons perdu la pelle qui était fixée au dessus de la pulka. Elle a dû tomber dans une des nombreuses culbutes.

Nous avons mis 8h30 pour faire 17km, pas terrible comme rendement ! Mais nous sommes contentes d'avoir fait cette étape malgré les mauvaises conditions. Avant même d'avoir frappé à la porte le gardien nous ouvre, l'air stupéfait de voir deux filles émerger de la tourmente. Il tient le refuge avec sa femme et ils n'ont vu personne aujourd'hui. Nous sommes les seuls clients. La nuit au refuge coûte 200 SEK par personne (150 FF) mais il est aussi possible de dormir dans la tente et de ne payer que l'usage de la cuisine (75 SEK pp = 56FF). Nous choisissons de dormir dehors car les gardiens nous proposent gentiment leur hutte lapone. Elle est un peu enneigée car les parois ne sont pas tout à fait étanches mais elle fera l'affaire. D'ailleurs elle est assez grande pour que nous puissions y monter la tente (sans le double toit), ce qui permet de garder les sacs de couchage au sec.

.La hutte lapone de Hukejaure

La hutte lapone de Hukejaure

Nous passons la soirée en appréciant à sa juste mesure le confort du refuge. Il y fait bien chaud et on peut se promener en chaussettes et en tee-shirt ce qui nous change des couches superposées habituelles. Deux grands seaux d'eau sont posés sur le poêle (il n'y a pas d'eau courante) et nous en profitons pour nous laver. Je laisse une signature malencontreuse de notre passage sur le livre de bord sur lequel je renverse mon bol de café. Catastrophe ! Toutes les pages sont atteintes. Je les sèche tant bien que mal avec nos mouchoirs en papier...

Le gardien vient encaisser ses sous et discute un peu avec nous. Il passe 4 mois par an dans ce lieu isolé, deux au printemps et deux en été. La semaine passée il a fait très froid et beau. Le temps s'est dégradé et reste instable pour le moment, dit-il. Il confirme que la poursuite de notre parcours vers la Norvège risque d'être très difficile. Jusqu'à Gautelis nous pourrions suivre le lac gelé, mais au-delà il faudra remonter en altitude ce qui semble infaisable dans cette neige fraîche. Nous aurions comme alternative de tourner vers Ritsem où un bus circule à cette époque. Nous décidons de prendre cette option-là. Il nous reste assez de jours pour parcourir les étapes qui nous permettraient de rejoindre Kiruna : Hukejaure - Sitasjaure - Ritsem - Vakkotavare - Teusajaure - Singi - Kebnekaise Fjällstation - Nikkaluokta.

La femme du gardien a fait des gâteaux hier, elle nous en apporte deux tout frais pour le dessert.

Nous passons la nuit à l'abri du vent dans la hutte lapone.

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Vendredi, 6 avril 2001

Hukejaure - Sitasjaure

Le matin il y a moins de vent mais la visibilité est toujours mauvaise. Pendant que nous prenons le petit-déjeuner une motoneige avec une remorque pleine de ravitaillement arrive au refuge. C'est un membre du STF (Swenska Turistföreningen), l'organisme qui gère les refuges dans cette région. Il vient renouveler le stock de carburant et des denrées nécessaires au gardiens.

Nous espérons profiter de sa trace car il est venu de Sitasjaure qui est le but de notre étape d'aujourd'hui. A notre départ vers 11h30 il y a enfin quelques rayons de soleil, mais ce sera de courte durée. En arrivant sur le lac de Kaisejaure ça se gâte à nouveau. Heureusement le marquage d'hiver se prolonge sur le lac-même où des branches d'arbres plantées verticalement servent de jalons aussi bien aux motoneiges qu'au skieurs. Après 2 km de lac nous repassons sur la terre ferme où apparaissent les maisons éparpillées d'un village lapon, désert à cette époque. Nous faisons une pause à l'abri du vent.

Il n'y a pas un chat. Après 2h de marche nous faisons une deuxième pause. Nous avons le vent dans le nez depuis ce matin. C'est pénible et nous avons mis les masques de néoprène comme aux pires heures de notre passé montagnard ! Mais ici il fait beaucoup moins froid ce qui change tout.

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Peu avant Sitasjaure

Nous commençons à trouver le temps long et il nous tarde d'arriver à Sitasjaure. Le terrain est légèrement vallonné et très soufflé, l'herbe affleure par endroit. Enfin nous arrivons près du grillage de la Rengärde qui est à 5 km de l'étape. Bientôt les grands pylônes électriques d'une ligne à haute tension nous annoncent la présence du village. Nous continuons à suivre rigoureusement les traces de skidoo qui suivent la rive du lac. La tentation serait grande de traverser le lac pour aller droit sur le refuge, mais l'expérience nous a montré que les raccourcis improvisés sont souvent source de tracas (flaques d'eau, trace non consolidée, blocs instables, etc, sans compter les discordes et accusations mutuelles qui en découlent..!).

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Il est 8h. Ce soir nous ne chercherons pas à faire des économies et nous espérons qu'il y aura de la place au refuge. Nous n'avons vu absolument personne sur toute l'étape et craignons que les gens soient restés dans les refuges aujourd'hui. Mais nous nous inquiétons pour rien. Le refuge de Sitasjaure est désert et la gardienne nous accueille à bras ouverts. Elle est consternée en apprenant que nous venons de Hukejaure qui est à 18 km et que nous sommes toutes seules dans le vent depuis ce matin. "Where are your boys ?" dit-elle. Elle n'a jamais vu de femmes qui tirent seules leur pulka ! Le refuge de Sitasjaure

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Elle est très aimable et nous installe vite-fait bien-fait dans une chambre de son chalet. Elle s'active efficacement autour du poêle qui ne tarde pas a produire une chaleur bienfaisante. C'est notre première (et seule) nuit dans un refuge gardé et nous en profitons avec jubilation. Nous nous préparons un tas de choses à manger et nous gavons jusqu'aux heures tardives de la nuit. Celle-ci arrive très tard ici et ça tombe bien, ça permet d'économiser les bougies. Il y a bien une ligne électrique à proximité mais le refuge n'est pas au courant !

Un peu plus tard arrivent deux garçons avec une pulka. "There are two boys !" nous annonce la gardienne l'air malicieux. Elle les installe à coté de nous dans une chambre adjacente. Ils viennent de Norvège et vont vers Ritsem comme nous. Nous n'en saurons guère plus car le lendemain ils se lèveront bien après nous et nous ne les reverrons pas.

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Vue sur le lac gelé de Sitasjaure

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