Traversée du SAREK
en hiver

Ruotesvagge, Rappadalen - Mars 2004


Après nos premiers pas sur la Piste Royale en 2001 et le parcours de Padjelanta en 2003, nous voilà de retour en Laponie suédoise pour traverser le Sarek. Ce massif un peu mythique aux yeux des randonneurs nous faisait rêver depuis que nous l'avions aperçu pour la première fois en descendant de Sitasjaure vers Ritsem en 2001. C'était une très belle journée ensoleillée où la visibilité parfaite nous a permis d'admirer les magnifiques sommets de l'Akka et de tout le massif du Sarek. Nous allions revenir y promener nos pulkas, c'était promis. Nous avons choisi un parcours simple et direct. Nous nous déplaçons en ski de fond et ne prévoyons pas de faire des sommets, ceci étant plutôt réservé aux skieurs de randonnée. Cette traversée nous a laissé le souvenir d'un parcours facile à réaliser, sans complication d'orientation (jamais je n'ai utilisé si peu le GPS et la boussole ou même la carte). Il n'y a pas de difficulté technique. La météo peut parfois être impressionnante (vent très fort, grosses chutes de neige) mais il suffit d'être très bien équipé et d'avoir une certaine expérience du raid hivernal.

Voici les grandes lignes de notre parcours :

Ritsem - Akkastugan - Kisuris - Ruotesvagge - Mikkastugan (refuge fermé) - Rappadalen - Aktse - Sitojaure - Saltoluokta - Kebnats

Carte BD10 "Sareks nationalpark"

Dimanche 21 mars 2004
Vol Francfort-Stockholm puis Stockholm-Gällivare. Le vol au départ de Stockholm est retardé (16h au lieu de 14h40) et nous arrivons à Gällivare vers 17h30. Certains magasins sont ouverts le dimanche jusqu'à 19h mais le temps d'arriver en ville en taxi il est 18h45, trop tard pour faire les courses. Cependant nous faisons le plein d'essence pour le réchaud, environ 6 litres de 95 sans plomb que nous mettons dans un bidon en plastique que nous avons ramené vide de France. Installation au Vandrarhem pour une nuit. Le bureau d'accueil n'est pas ouvert à cette heure et nous pensons trouver la clé dans une enveloppe à notre nom dans la boîte aux lettres blanche qui se trouve devant la porte du Vandrarhem. C'est ainsi qu'il en a été décidé lors de la réservation faite par téléphone il y a quelques jours. Mais surprise... Il y a bien quelques enveloppes dans la boîte blanche mais aucune à notre nom. Ca commence bien. Heureusement il y a de la lumière dans le bâtiment, nous frappons à une fenêtre difficilement accessible à cause des monceaux de neige accumulés tout autour de la maison. Et miracle, un jeune homme vient nous ouvrir. C'est un hasard qu'il soit là ce soir nous dit-il. Il constate que nous sommes effectivement inscrites dans le cahier des réservations. En cinq minutes tout est réglé, nous bénéficions du tarif "medlem" grâce à nos cartes de membres (DAV, YHA) et à la réciprocité en vigueur entre les pays.

Lundi 22 mars 2004
Gällivare - Ritsem ( 3h20 de trajet en bus)
Ritsem - Refuge Akka / 3 heures

Le magasin Domus ouvre à 9h et j'ai l'honneur d'être la première cliente. Nous avons ramené environ 5kg d'alimentation de France mais pour éviter la surcharge de nos bagages dans l'avion nous avions prévu d'acheter la plupart des vivres sur place. Ainsi j'en ai pour 600 SEK (couronnes suédoises) de gâteaux, soupes, lait en poudre, chocolat, knäkke, beurre, friandises, thé etc. Je reviens avec mon trésor de guerre à la gare routière où m'attend Brigitte avec nos deux pulkas. Peu après nous embarquons dans le bus n°93 pour Ritsem. Départ 10h30, arrivée ponctuelle à Ritsem à 13h50. Il fait beau mais le vent souffle assez fort, -6°C. Le lac AKKA est bien gelé et les jalons nous mènent sans encombre sur l'autre rive. Par endroit le lac est très soufflé et offre des mini-patinoires avec séance improvisée de "danse avec pulka". Heureusement nous avons laissé les peaux de phoque. La traversée jusqu'au refuge de Akka est rapide, à peine trois heures. Belle soirée au refuge AKKASTUGAN où nous retrouvons le même gardien que l'année dernière. Un beau spécimen suédois, à la barbe de Père Noël, qui nous apporte une poêle pleine de poissons frits, qu'il a pêchés aujourd'hui dans le lac. N'étant pas du tout friandes de poisson, nous l'orientons vers les autres clients : un couple de Hollandais qui veut également traverser le Sarek. Ils font partie d'un groupe de cinq personnes de différentes nationalités, hollandaise, suédoise, et norvégienne. Vers 22h nous avons la chance d'admirer ensemble une belle aurore boréale. Le spectacle dure une demi-heure et embrase le ciel du nord au sud.

En traversant le lac Akka

Mardi 23 mars 2004
Refuge Akka - Refuge Kisuris (5h)

Départ à 8h45 vers Kisuris sur le chemin d'hiver. -8°C, bonne visibilité, vent faible. Après quelques kilomètres nous quittons le balisage et suivons une trace de motoneige qui suit le fleuve. Celle-ci nous épargne quelques mètres de dénivelé puis rejoint le lac Kutjaure. Nous quittons définitivement le balisage de Padjelanta pour bifurquer à gauche vers les hauteurs de Kisuris. Le refuge est un peu caché dans la forêt, et en hiver en l'absence de sentier visible, il ne faut pas le rater. D'autant plus que nous constatons qu'il est à une centaine de mètres des coordonnées GPS que nous avions relevées sur Internet.

Deux groupes de cinq et deux personnes arrivent bientôt et perturbent quelque peu notre quiétude. Il y a là le groupe d'hier avec les Hollandais, et deux personnes qui font la Padjelanta et n'ont pas de tente. Le refuge nous parait brusquement bondé. Nous décidons de fuir la surpopulation et montons la tente à proximité du local à poubelles. Il est propre et spacieux et nous servira de salle à manger ce soir.

Mercredi 24 mars 2004
La gageure de ce matin consiste à trouver le bon chemin pour aller vers Ruohtesvagge. La meilleure solution est de rejoindre le lit de la rivière Sjnjuvtjudisjahka (ne me demandez pas comment ça se prononce !). Sur la carte ça parait simple mais cette rivière est plutôt encaissée et descendre de la rive vers le lit peut s'avérer ardu, voire périlleux, avec une pulka. Après avoir tâtonné quelque peu, nous rejoignons les ponts métalliques à l'Est du refuge qui permettent d'accéder sur la rivière gelée et bien enneigée. Il y a déjà une trace ce qui nous facilite la progression. On longe le Gisuris 1664m puis la montée est faible et constante jusqu'au pied du NIJAK magnifique sommet qui domine le paysage de cette étape.

NIJAK - 1922 m

Ruohtesvagge - A gauche le Kantberget, au milieu (devant moi) le Boajsatjahkka.

Il fait beau toute la journée mais le soir le vent se lève. Nous dépassons le groupe des Hollandais qui vient de poser le camp. Je prévoyais de passer la nuit dans la Renvaktarstuga indiquée sur la carte BD 10 SAREK près du Ruohtesvarasj, et dont j'avais lu sur Internet qu'elle était ouverte. Nous la voyons du haut du col depuis plusieurs kilomètres mais son approche semble interminable et le vent souffle de plus en plus fort. Finalement nous n'avons pas la certitude qu'elle soit ouverte et, comble d'influence, un campement -une tente avec trois personnes- apparaît juste devant nous à quelques encablures de la stuga.

Nous faisons un signe aux trois gars qui cuisinent dehors, brassés par le vent et décidons de poser notre tente quelques mètres plus loin. Nous choisissons une butte et construisons sommairement un mur de neige derrière lequel nous montons la tente de main de maître. Faut dire que des montages de tente dans le vent nous en avons fait beaucoup ces dernières années, et ça nous impressionne de moins en moins. Mais restons modestes... il faut tout de même être prudent, une toile de tente ça vole très bien quand on la lâche !

Bon, nous voila installées. Les garçons d'à côté ont jeté un oeil furtif l'un après l'autre, sans doute pour voir si tout allait bien pour nous. Deux nanas qui circulent seules dans le Sarek, ils n'ont sûrement jamais vu ça. Et nous cuisinons sous la tente (pâtes chinoises et saucisson au menu) ce qui semble être le comble de l'extravagance ici. En effet tous les groupes que nous croisons en Suède cuisinent généralement à l'extérieur de leurs tentes. Cela nous étonne car c'est peu confortable et ça use plus de carburant à cause des déperditions dues au vent. Sans doute ont-ils peur de mettre le feu à la tente avec le réchaud à essence... Mystère. Ils construisent aussi systématiquement des murs de neige autour de leur camp.
Notre position ce soir : 67°28'34N - 17°27'21E

Camp au matin du 25 mars 2004 - Ruohtesvagge - 67°28'34N 17°27'21E

Jeudi 25 mars 2004
Le vent nous joue des tours ce matin lors du démontage de la tente. Il nous a subtilisé l'arceau de l'abside pendant que nous emballions la toile. Heureusement que nous nous en sommes aperçu, sinon nous ne l'aurions constaté que ce soir lors du montage. L'arceau s'est immobilisé dans une petite dépression à une cinquantaine de mètres et est bien caché à nos yeux. Nous mettons plusieurs minutes à le retrouver.

Départ tardif vers 10h30 dans le vent de face. Pfff, c'est désagréable de prendre le vent dans le pif de bon matin quand on n'est pas encore bien réveillé. Il faut tout barricader, masque néoprène, lunette de tempête, cagoule, protège-cou, capuche et tout le tralala. Et dire que nous tombons tout de suite sur une très belle trace de glouton (vielfrass). Il faut s'arrêter, ouvrir la pulka qu'on vient de si bien ranger, sortir l'appareil photo, la caméra, les piles qui sont bien au chaud dans une poche près du corps, ce corps qu'on vient de si bien emballer dans des couches de fourrure polaire et de Gore-Tex. DEBALLER TOUT ! Une trace de glouton ça justifie qu'on cherche les piles là où elles sont, même sous trois couches de vêtements, même dans le vent, même si on n'en a pas envie ! Faut enlever les gants et bien les attacher pour qu'ils ne s'envolent pas, zut on se caille les doigts... Bon, je vous mets quand même la photo :

Trace de glouton (vielfrass)

Le groupe des Hollandais-Suédois-Norvégiens qui nous avait rejoint à Kisuris suit le même chemin que nous et est à nouveau dans les parages. Nous nous côtoyons plus ou moins tout au long de la journée, sans toutefois nous déplacer ensemble volontairement. Ils prévoient de faire une grotte dans la neige où ils pourront rester un ou deux jours pour faire un sommet à ski. Nous campons au même endroit, à moins de deux kilomètres de Mikkastugan. Mais la grotte de neige n'est pas à leur programme ce soir, ils montent leurs tentes et cuisinent dehors comme les Suédois... Nous leur donnons un demi litre de carburant car ils craignent d'en manquer en fin de parcours, et ça nous allège d'autant la pulka. Belle soirée sans vent, -15°C.
Position de notre camp : 67°23'65N - 17°37'67E

Vendredi 26 mars 2004

Ce matin il fait -17°C. Départ 9h15. Après un bref moment de ciel bleu, le temps se couvre et le vent s'est levé. Nous démarrons les premières et hâtons le pas vers le refuge de Mikkastugan. L'endroit est aussi appelé pont de Smaila. C'est un petit pont métallique amovible qui est mis en place à une certaine période de l'année seulement pour permettre le passage aux randonneurs en été. En hiver il est posé sur la berge au milieu de nulle part. Le refuge de Mikkastugan est fermé (toute l'année) et seul le téléphone de secours est accessible. Nous profitons de la petite cahute pour faire une pause à l'abri du vent et étudier la carte. La visibilité est très mauvaise et il ne faudrait pas errer n'importe où. Le groupe Hollandais and Co arrive et semble vouloir s'installer sous une corniche de neige. C'est là qu'ils veulent faire leur grotte. Dans le vent rugissant nous ne nous attardons pas en discours et poursuivons notre chemin. Nous avions échangé nos adresses et savions que nous nous perdrions de vue tôt ou tard.

Le vent est de face comme hier et on ne voit aucune trace. Ah si, en regardant bien on distingue de-ci de-là une vague trace de motoneige. Nous essayons de la suivre tant bien que mal. Au fur et à mesure que nous perdons de l'altitude la visibilité s'améliore. Une rupture de pente que nous jugeons trop raide pour la pulka nous oblige à chercher un passage moins pentu pour accéder au fond de la vallée. Comme la visibilité ne permet pas de distinguer correctement le relief nous détachons les pulkas et ôtons les skis afin de chercher à pied le meilleur profil de pente. Nous ne tardons pas à trouver et descendons presque jusqu'en bas afin de nous assurer qu'il n'y aura pas de surprise. Une pulka qui prend brusquement la direction d'une pente que vous n'avez pas vue pour cause de white-out, peut vous entraîner dans une chute. Ca nous est déjà arrivé c'est pourquoi nous prenons autant de précaution.

Rapidement nous retrouvons la trace de motoneige, à peine perceptible. Vent de face et neige au programme tout au long de la journée. Un gros rocher nous offre une pause abritée, puis une belle surprise nous attend. Dans la pente boisée sur notre gauche un groupe de cinq élans nous regarde passer paisiblement. L'un d'eux est debout bien visible sur la neige, les quatre autres sont couchés au pied des arbres. L'opération "DEBALLER TOUT" est déclenchée, afin d'immortaliser ce rare et joli spectacle sur film et photo.

Malgré le mauvais temps nous faisons une dizaine de kilomètres. A 15h nous considérons que ça suffit pour aujourd'hui. La neige est profonde et le choix d'un emplacement correct est difficile. Finalement nous creusons une plate-forme dans un petit bosquet qui donne l'illusion d'atténuer la force du vent. A 16h nous sommes à l'abri de la tente affairées à tremper des knäkke beurrés bien mérités dans un bon café. L'appétit est grand ouvert, car nous n'avons presque pas fait de pauses aujourd'hui et voilà que le corps réclame son dû. Et on lui donne de tout : saucisson, pâtes, petits gâteaux, chocolat, fruits confits, boisson vitaminée, thé, etc., le tout dans le désordre. Ensuite on prépare une gourde d'eau chaude, on fait l'inventaire des affaires qu'il faut mettre dans son sac de couchage durant la nuit : les piles, les gants, chaussettes, masque tempête, bonnet, enfin tout ce qui doit être séché. Puis la soirée se termine par une séance de soin des pieds, car ce sont eux qui souffrent le plus.
Position : 67°18'82N - 17°44'92E

27/04/2004 - Beau temps mais frais  (-21°C)

Samedi 27 mars 2004

-21°C sur le thermomètre ce matin. Pas étonnant car la nuit a été claire et le ciel est bleu lorsque nous plions la tente. Elle est très incrustée de glaçons et il faut la secouer et la frotter longtemps pour éviter de transporter un kilo de glace supplémentaire. Il a beaucoup neigé et la trace de scooter a disparue, il faut tracer dans la profonde. Des empreintes toutes fraîches de glouton longent le bord de la forêt sur une bonne distance et capte notre attention pendant cette première heure de marche. Il fait très beau, la vue vers le sud sur le Bielloriehppe est splendide.

Mais des nuages noirs ont tôt fait de s'amonceler sur son sommet et avant même d'arriver à la Skarkistugan (maison privée, fermée) la Rapadalen offre un tableau assez menaçant, suggérant le message "Promeneur s'abstenir !". Les dimensions de la Rapadalen paraissent immenses, une vallée fluviale très large, bordée d'imposantes montagnes (Stuor Skoarkki, Bielloriehppe, Gadoktjahkka) qui balisent parfaitement le chemin, impossible de s'égarer ici. On s'y sent tout petit. Ce serait bien plus beau encore si nous n'avions pas à faire cette trace harassante. La neige est profonde et le terrain est plat, nous avançons de plus en plus lentement. Les skis creusent leurs tunnels paralèlles comme des taupes et la pulka se charge d'aplatir le tout. Après la Skarkistugan nous restons sur la rive gauche du Rapaselet. Après dix heures de progression nous posons le camp près d'un grillage de rengärde. Le vent a faibli mais il neige toujours. Ca promet encore une sacrée journée de traçage pour demain.
Position : 67°13'97N - 17°56'09E

Rapadalen - Le sommet du Stuor Skoarki 1591m

Dimanche 28 mars 2004

-16°C ce matin. Hier soir le vent soufflait du Sud et nous avions monté la tente en conséquence, mais ce matin il a tourné de 180 degrés et vient du Nord. Conséquence : il cherche à s'engouffrer dans l'abside par la moindre interstice, en y déposant de la neige. Certes ça nous fait une livraison de neige fraîche pour le petit déjeuner, mais ce petit avantage est éclipsé par de gros inconvénients. Le vent est fort et la neige ne s'arrête pas à l'abside, elle s'engouffre aussi dans "l'habitacle" et a tôt fait d'imprégner nos duvets. Il faut vite colmater les entrées d'air. On se débrouille avec les moyens du bord. La préparation du déjeuner est laborieuse dans ces conditions mais on y arrive.

A 8h nous sommes prêtes à partir. Aucune trace de motoneige à l'horizon et pour cause, il a neigé presque sans discontinuer pendant 48 heures. Le traçage est dantesque dès le départ. Nous oublions nos prétentions d'atteindre Aktse ce soir, qui se trouve à une vingtaine de kilomètres. Nous naviguons un peu à vue, en suivant le grillage de la rengärde dans un premier temps, puis nous tentons notre chance en bifurquant légèrement vers la forêt mais la neige y est encore plus profonde. Puis nous descendons carrément dans le lit de la rivière (Rapa) qui nous parait être le meilleur support.

Nous cherchons malgré tout à rester sur la berge plutôt que sur la glace du cours d'eau lui-même. Il est tombé tellement de neige que son épaisseur peut masquer un trou d'eau et nous n'avons guère envie de nous baigner... Peu à peu le vent se calme et au moment de contourner le Lulep Spadnek (816m), le soleil s'installe. Un léger affleurement de trace de scooter sur quelques mètres nous confirme que nous sommes bien sur le bon chemin. Après cinq kilomètres de marche nous avons la divine surprise de croiser un groupe de quatre Allemands qui remontent la Rapadalen. Ils sont tout aussi ravis de nous voir car cela signifie que la corvée du traçage est terminée, chaque groupe bénéficiant de la trace de l'autre. Après une sympathique causette nous reprenons nos routes respectives. L'idée de dormir dans un bon refuge bien douillet à Aktse ce soir renaît et notre optimisme décuple notre énergie. Nous enlevons les peaux de phoques et batifolons à toute allure dans l'autoroute toute neuve laissée par les Allemands. Le GPS confirme que nous faisons du 4km/h de moyenne ce qui change du 1km/h atteint péniblement ce matin. Notre joie est cependant un peu freinée lorsque nous atteignons l'endroit où les Allemands avaient passé la nuit. Car à partir d'ici leur trace date de la veille et non de ce matin, et comme il a neigé durant la nuit elle est à nouveau bien enneigée. C'eut été trop beau...

Ainsi les tronçons faciles et difficiles s'enchaînent plusieurs fois dans cette grosse (voire mémorable !?) journée. Aux environs du Nammasj (823m) il y a une trace de motoneige qui semble dater d'aujourd'hui. Elle est très bonne et la suivre est un vrai bonheur. Ca glisse bien, la pulka suit aisément, le terrain est plat. Génial. Lors d'un bref passage en forêt, nous passons devant une hutte lapone fermée, puis nous arrivons sur l'immense delta de la rivière Rapa que nous suivons depuis plusieurs jours. Ce delta est un des sites les plus connus du Sarek et la celèbre photo de ces méandres est dans presque tous les livres sur la Laponie. Mais aujourd'hui le delta est tout blanc et offre plutôt l'image d'un lac gelé. Le vent qui y souffle très fort ce soir vient heureusement du haut de la vallée et nous pousse dans le dos. Au pied du Skierffe (1179m) montagne caractéristique du site d'Aktse, nous passons près des grandes dalles naturelles d'un "offerplats" (ancien lieu de sacrifice). Aktse n'est plus qu'à cinq kilomètres à vol d'oiseau. Son approche nous semble pourtant interminable. A trois kilomètres du but la trace du skidoo est noyée sous la neige et une dernière séance de traçage pénible et rageante est au programme. Le refuge est en forêt, à 1km de la rive du lac. Situé légèrement en hauteur il offre une vue magnifique sur le lac Laitaure et la montagne Tjahkkelij (1214m) ainsi que sur le Skierffe. Vue dont nous jouissons à 17h30, après 9h30 de marche pour un peu plus de vingt kilomètres. Avouons-le, nous sommes assez contentes de nous ! S'il est un moment dans ce genre de raid que j'apprécie particulièrement, c'est celui où je retrouve, après plusieurs nuits hivernales sous la tente et des jours entiers à tracer le nez au vent, le confort douillet d'un refuge.

Lundi 29 mars 2004
Jour de repos à Aktse

Pouvoir se réveiller au chaud, étaler ses affaires partout sur les tables et dans les dortoirs, se promener en chaussettes, prendre son déjeuner assis sur une chaise... jamais les plaisirs simples ne prennent autant de valeur que dans ces moments-là. Moi, ça me fait un bien fou ! Vivement l'année prochaine, car comme le chante si bien Pierre Perret :"Tous les ans, j'voudrais qu'ça r'commence, youkaïdi-aïdi-aïda"!

Nous estimons avoir mérité un jour de repos aujourd'hui. Cette traversée du Sarek fut facile et sans piège. Nous avons mis une semaine et il nous reste encore 6 jours jusqu'à la date du retour fixée au 4 avril. Nous pensons mettre 2 ou 3 jours encore jusqu'à Saltoluokta puis Kebnats pour reprendre le bus pour Gällivare. Donc il n'y a pas lieu de se presser. Cet endroit est très beau et mérite qu'on prenne le temps de s'y attarder. De notre fenêtre nous voyons l'impressionnante falaise verticale du Skierffe, ainsi que le Tjahkkelij qui s'étire majestueusement sur la rive opposée du delta. Tour à tour auréolés de nuage, de brume ou de ciel bleu nous ne cessons de les admirer et de les commenter, le nez collé aux vitres de notre chalet. Que de merveilles la nature nous a t-elle façonnées au fil du temps. M'en émerveiller (ou devrais-je dire m'en enivrer ?) encore et encore reste un de mes sports favoris.

Tjahkkelij vu depuis Aktse _Skierffe 1179 m

Bardées de nos appareils photo et caméra nous descendons jusqu'au lac Laitaure. N'ayant pas chaussé les skis, la hauteur de neige fraîche nous oblige à rester strictement sur les traces de motoneige, au risque de s'enfoncer au minimum jusqu'au genoux. Ca limite singulièrement les déplacements à pieds. Quelques belles empreintes de lapin sillonnent la forêt, mais l'animal reste invisible. Les lagopèdes aussi ont déjà pris leur casse-croûte ce matin, à en juger par leurs traces toutes neuves. Mais ils ne nous ont pas attendues pour la photo. Les seuls êtres vivants qui ne se cachent pas à nos yeux quand nous arrivons avec nos gros sabots sont les quelques randonneurs qui séjournent dans le refuge. La plupart sont des skieurs avec sac à dos qui parcourent la Piste Royale. Le gardien du refuge vient nous voir à plusieurs reprises pour converser. Il est sympa (comme tous les gardiens) et nous dispense de la corvée de bois et d'eau. Il va chercher tout ça lui-même. Le poêle JOKUL ronronne paisiblement et toutes nos affaires sont sèches maintenant. Les sacs de couchages en duvets commençaient à accumuler l'humidité après cinq jours de bivouac. La tente aussi est délestée de sa cargaison de glaçons et rentre à nouveau dans son sac de rangement. En cours de trek nous ne la rangeons pas généralement, nous nous contentons de l'emballer grosso-modo dans un grand sac en plastique afin qu'elle ne mouille pas les autres affaires, et la posons juste sous la toile de la pulka. Ainsi elle est à portée de main et on gagne un peu de temps lors du montage. On peut même laisser les piquets dans les fourreaux et se contenter de les replier aux extrémités.

Mardi 30mars 2004

De AKTSE à Sitojaure (640m) - 14km - 5 heures

-8°C, beau temps. Départ 9h15. Une montée assez raide nous attend. Pas de problème pour trouver le chemin puisque nous sommes sur un tronçon de la Piste Royale (Kungsleden) qui est balisé par les célèbres croix rouges. Le chemin s'élève de plus en plus raide dans la forêt, il faut déchausser les skis et monter à pied. Pfff, on finit par transpirer, mais on ne va pas se plaindre car c'est la seule partie en forte montée de tout notre voyage. Après 2h30 on est au sommet de la grimpette et on est dédommagé par une très belle vue, d'abord vers le sud et l'est, puis vers le nord en direction du lac Sitojaure. Qui dit forte montée dit aussi forte descente. Nous attendons depuis longtemps ce moment délicieux où il suffit de s'asseoir sur sa pulka et de dévaler la pente comme sur une luge. Et justement ici la configuration du terrain est idéale : une pente généreuse sans être trop pentue, pas d'arbres, un tracé en ligne droite. Bref, un rêve ! Malgré notre âge canonique nous nous adonnons sans complexe à ce plaisir infantile et dégustons cette longue descente. Et comme il n'y a personne pour nous entendre nous nous permettons mêmes de pousser des cris de joies ridicules !

Au bas de la pente nous retrouvons la forêt, mais le terrain est toujours en légère descente et nous avançons rapidement. Juste avant le lac nous croisons un groupe de trois Suédois qui portent d'énormes sacs à dos. Ils sont partis d'Abisko avec 33kg et en sont à 25kg à présent. Nous serions bien incapables d'en faire autant. Nous avons aussi une trentaine de kilos chacune, mais dans une pulka ça ne pèse rien. C'est aussi une des raisons qui explique pourquoi nous partons en hiver plutôt qu'en été. Pour nos petits gabarits pas très musclés nous sommes bien plus à l'aise avec des pulkas qu'avec de gros sac à dos.

Une motoneige nous double sur les derniers kilomètres et nous fait une trace toute fraîche. C'est un avantage pour nous car ça glisse mieux, mais aujourd'hui la température autour de 0°C vers midi rend les derniers mètres plus pénibles que prévu. En effet, ça botte terriblement ! Les skis et la pulka sont scotchés de neige qui empêche de glisser, grrrr ! Ainsi c'est en trébuchant, plus qu'en glissant que nous atteignons le refuge de Sitojaure. Nous avons mis 5h pour faire environ 14km.

Il fait beau. Le couple de retraités qui nous accueille nous rappelle quelque chose. Et pour cause, en 2001 ils étaient gardiens du refuge de Sitasjaure où nous avions également fait étape par un jour de grand vent. Nous nous réjouissons de cette constatation et spéculons sur d'autres futures retrouvailles, jamais deux sans trois. Le refuge est désert, nous sommes les seules clientes aujourd'hui. Il est grand et offre plusieurs chambres de 2 ou 4 personnes. Nous étalons notre bazard dans la grande pièce-cuisine, où nous trouvons moyen d'occuper trois tables sur quatre.

Dans le carnet de bord du refuge je trouve les noms de plusieurs personnes que nous connaissons, soit pour les avoir rencontrés lors d'un voyage précédent, soit parce qu'ils m'ont contactée par e-mail suite à leur visite sur mon site web. Ainsi y figure les noms de Cécile et Manu que nous avions rencontrés sur la traversée de l'Islande. Ils sont passés ici à Sitojaure il y a 1 mois. Le monde est petit ! Il y a aussi le nom de Manuel Bigot dans un carnet de 2003. C'est le webmestre du site www.neve-trek.com qui m'avait écrit plusieurs fois au sujet de la Laponie. Il est atteint de "laponite aiguë" et pour tout vous dire, il m'accuse d'en être un peu responsable... Mais Chut, je n'vous ai rien dit !

Ultime moment de bonheur vécu dans cet endroit : le soir peu avant la tombée de la nuit, un lagopède vient prendre son dîner juste sous nos fenêtres. Pendant une demi-heure nous l'observons entrain de grignoter goulûment les buissons environnants. A la jumelle c'est encore plus intéressant. On voit très bien ses pattes entièrement couvertes de plumes et munies de grandes griffes. Il mange les bourgeons et toute la tige de haut en bas des plantes qui émergent de la neige. Il est sympa de nous faire une si belle démonstration. Je le filme pendant plusieurs minutes en gros plan. Avant qu'il ne commence il n'y avait aucune trace dans la neige, mais après son départ il y a des traces partout qui courent d'un buisson à l'autre. On a du mal à croire que c'est l'oeuvre d'un seul individu.

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Mercredi 31mars 2004

Refuge Sitojaure - Shelter / 11km / 3 heures

C'est un peu à regret que nous quittons ce charmant endroit avec ses deux hôtes si accueillants. Nous avons observé le gardien dans sa tâche quotidienne du matin qui consiste à rouvrir le trou d'accès à l'eau potable. Ce trou se trouve directement sur le lac à quelques dizaines de mètres du refuge. Il commence par balayer l'accès, puis ouvre le trou à la hache, en évacue les glaçons, refaçonne le muret de glace qui signale et protège le trou, puis il remplit son bidon de 20 litres d'eau fraîche. Ensuite il tire le bidon derriere lui avec une corde jusqu'à la maison. Voilà un petit sport matinal qui maintient en forme. Pendant ce temps sa femme est venu rigoler encore un peu avec nous (c'est un petit bout de femme rigolote, joviale et pleine d'humour) et nous faire ses adieux.

Le trajet monte très légèrement jusqu'à 770m d'altitude puis commence la dernière descente qui se prolongera jusqu'à Saltoluokta. Mais nous ne voulons pas descendre jusque là aujourd'hui, car nous n'avons pas encore envie de quitter ces jolis paysages. Nous décidons de passer la nuit dans le shelter (refuge de secours) qui se trouve à 8km de Saltoluokta en face du Själksjo. Nous y voilà après trois heures de marche. On ne doit pas passer la nuit dans ces shelters en principe, car ils ne doivent servir qu'en cas de secours, mais dans les faits ils sont régulièrement utilisés, y compris par les Suédois. Cependant nous n'allumons pas le poêle afin de ne pas brûler inutilement le bois. Nous mettons en route nos deux réchauds afin de profiter du carburant qui nous reste à profusion. Celà fait un chauffage efficace si on ne pose pas de gamelle dessus. Sur une banquette nous trouvons des restes de denrées alimentaires très récentes et bien emballées, ainsi qu'une demi bouteille d'essence Coleman. Quelque chose me dit que ce sont peut-être les trois Suédois aux gros sacs à dos rencontrés hier matin qui ont laissé tout ça. Lorsque nous les avions vu ils venaient de passer la nuit dans le shelter de Svine, aux abords du lac de Sitojaure, sur le chemin d'été du Kungleden.

A notre arrivée au shelter, une grande colonie de lagopèdes courrait parterre en plein repas, et un troupeau de rennes paissait sur les hauteurs. Quel charmant accueil. Dans l'après-midi nous faisons une ballade à pied et retrouvons les rennes entrain de se régaler des petites baies qui viennent de passer l'hiver sous la neige. Ils grattent avec leurs pattes afin d'enlever la neige pour accéder à ce succulent trésor. Le troupeau compte une quarantaine d'animaux dont quelques-uns portent un collier de cuir.
Un groupe de quatre attelages de chiens passe en début d'après-midi et repasse quelques heures plus tard. S'ils ont fait l'aller-retour jusqu'à Sitojaure ça fait une sacrée trotte. Braves cabots.

Attelage de passage devant le shelter Autsutjvagge _

La falaise rocheuse du Sjäksjo (1250m) est truffée de cascades de glace qui étincellent au soleil. Au nord une belle crête de montagnes blanches s'élève à l'horizon. L'après-midi est ensoleillée et d'un calme infini. Avoir à quitter cette quiétude pour "redescendre" sur terre dans quelques jours me parait bien cruel.

Jeudi 1er avril 2004
Shelter - Saltoluokta - Kebnats / 9km + 3km / 2h + 1h

Réveil obligatoire à 6h ce matin. Pfff, c'est dur ! A 12h20 nous souhaitons prendre le bus à Kebnats qui est à une douzaine de kilomètres. Le chemin est en descente, mais on ne sait jamais à l'avance à quelle vitesse on va progresser. Nous espérons être à la fjällstation de Saltoluokta à 10h, puis il ne restera que le lac à traverser.

Les premiers kilomètres sont plats, puis il y a une très légère montée et enfin une magistrale descente sur Saltoluokta. Nous skions sans peaux de phoque. Les couleurs du lever de soleil donnent aux montagnes un charmant rose qui mériterait une photo, mais l'opération DEBALLER TOUT n'a pas pu être activée, faute d'énergie des protagonistes. On s'est levées trop tôt. Un peu plus loin la vue s'ouvre sur le lac Pietsaure, le Lulep Gierkav (1139m) et enfin apparaît toute la vallée des lacs qui s'étirent entre Saltoluokta, Vietas, Suorva puis vers Vakkotavare et Ritsem. A la vue de la scéance de luge qui nous attend nous frétillons d'impatience et nos espoirs sont comblés. La pente prend toutefois la direction de la forêt et mieux vaut faire un ou deux virages afin de ne pas se ratatiner trop vite dans les arbres. Nos pulkas n'ont pas de guidons et les virages on les prend comme on peut. C'est génial, tout se passe bien et même le dernier kilomètre qui passe dans les arbres est un enchaînement de glissades sympas. Nous prenons la pulka près de nous comme un chien à la laisse et elle suit. Nous nous trouvons de plus en plus douées dans cet exercice. Encore quelques années de pratique et nous pourrons nous recycler en dresseuse de pulka ! Enfin, n'en croyez rien, je plaisante. Si nous n'avons pas fait de chutes spectaculaires c'est simplement parce qu'on a eu du bol !

Viestas et Nieras

Nous avons beaucoup d'avance et arrivons à Saltoluokta à 9h. Les gens sont entrain de prendre leur petit-déjeuner. Nous nous installons dans les rocking-chair devant la cheminée et attendons l'ouverture (à 9h) du petit magasin qui tarde un peu.

Il fait beau, la traversée du lac qui nous sépare de Kebnats est jalonnée, elle n'est pas en ligne droite mais fait une grande courbe, ce qui fait 3km à parcourir. Les pulkas sont légères et glissent bien, la traversée prend une heure seulement. Sur l'autre rive il n'y a qu'un parking et un ponton d'accostage pour les barques en été.

En attendant le bus nous faisons connaissance avec deux Allemands qui ont des pulkas en bois. Ils prennent aussi le bus et c'est en discutant avec eux que nous nous apercevons que nous avons mal règlé nos montres. Nous avons une heure d'avance. Ah bon !!! C'est pour ça que le réveil était si dur, nous nous sommes levée à 5h en réalité. C'est pour ça que la montagne avait encore les couleurs du lever de soleil, ce qui m'avait quelque peu interpellée. Et c'est pour ça qu'à Saltoluokta les gens étaient encore en plein pti-dèj, et que le magasin n'était pas ouvert. Tout s'explique ! Mais du coup les Allemands ont aussi un doute, alors comme il n'y a personne d'autre à qui demander, nous nous penchons sur toutes les voitures du parking pour lire l'heure. C'est confirmé, nous avons une d'heure d'avance. Nous ne savons pas vraiment de quand date notre décallage horaire. Ma montre, une Avocet de plus de 10 ans, avait choisi ce matin pour tomber en panne de pile et affichait des chiffres complètement loufoques. Quant'à notre deuxième montre, nous étions sûres de l'avoir mise à l'heure d'été dimanche dernier à Aktse. C'est le gardien qui nous avait informé du changement d'heure.

Nous voilà arrivées au terme de notre raid à ski dans le Sarek. Nous avons passé les derniers jours à faire du tourisme en Finlande avec une voiture de location. Nous nous sommes offert un petit tour sur le SAMPO, un brise-glace accessible aux touristes, avec bain dans la glace ! Une petite folie que je vous recommande :

Le brise-glace SAMPO Bain dans le golfe de Botnie

Voir la vidéo du Sampo (1mn 37s, sur Youtube)

Renseignements utiles : voir ma page FAQ

Voir aussi le site de Regis Cahn : http://www.skirandonnenordique.com/

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