Vendredi, 8 mai 1998

Un an que notre ami Peter Kowalzik est parti (il a disparu le 8 mai 1997 au-dessus de 8300m sur la face Nord de l'Everest). Une pensée pour tous ceux qui en bavent en ce moment même sur l'Everest et d'autres sommets himalayens.

En attendant c'est nous qui en bavons. Après une matinée brumeuse, pas trop froide (-16°), le ciel se gâte et l'orientation devient difficile. Vers 13h le vent est de plus en plus fort, de face avant droite c'est à dire de sud-est. Brouillard et un peu de neige. Visibilité nulle, on aperçoit les sastrugies au moment où on est dessus. Bernard fait la trace et personne ne se presse pour le relayer les trois dernières heures. Nous parcourons tout de même 21 km en 8h. Le camp est monté en une demi-heure mais à quatre par tente pour le montage, ce qui veut dire que le vent est trop fort pour les monter à deux. La soirée est en contraste avec celle d'hier si belle. La température est montée à -5°C (18h), très clémente par rapport à d'habitude. White out pour le restant de la soirée. Nous sommes à 2680m d'altitude et avons dépassé le point le plus haut de notre parcours. A partir de demain ça devrait redescendre.

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Pause dans le vent

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White out

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Samedi, 9 mai 1998

De 8h10 à 18h, 38km de progression dont 10km à pied et 28km à voile. Faire de la voile pendant 6 heures consécutives par une température de -15°C demande certes moins d'effort physique mais augmente le danger lié au froid. On peut s'arrêter en mettant sa voile en position de repos, mais on ne peut pas pour autant l'enlever pour s'alimenter et se réchauffer. Il faut toujours garder les mains sur les commandes et rester vigilant, car un petit coup de vent peut très vite soulever la voile et entraîner une chute.

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Voile Nasawing de 6 metres carrés

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Si l'un de nous tombe, seules les personnes derrière lui peuvent venir à son secours. Ceux qui sont devant lui ne peuvent évidemment pas faire demi-tour avec leur voile, mais ils s'arrêtent pour attendre que tout le monde soit relevé. Si la personne tombée ne parvient pas à se relever seule (c'est parfois vraiment très difficile) ou a emmêlé sa voile, alors un autre membre essaie de s'approcher en évitant de mêler sa voile avec celle de celui qui est en difficulté. Parfois il s'avère impossible de démêler une voile ainsi, et il faut que le "secouriste" replie la sienne et qu'il déchausse pour pouvoir démêler l'autre.

Dans une telle situation il nous est arrivé un jour la mésaventure suivante :
Brigitte est "scotchée" dans la neige profonde après une chute, celui qui se porte à son secours se libère de sa voile et l'attache (ouverte, mais en position repos) à sa pulka, elle-même immobilisée avec ses skis plantés verticalement. Pendant qu'il se dirige à pied vers Brigitte, le vent soulève brusquement la voile et l'inimaginable se passe devant nos yeux : la pulka tourne, arrache les skis et se met à glisser toute seule vers le sud. Il faut réagir très vite, la situation est grave. Dans cette pulka se trouve entre autre un réchaud, tout le matériel de secours, un bidon d'essence et la balise de secours. Bernard qui venait de déchausser essaie de la suivre à pied mais il se rend très vite compte que c'est impossible dans la neige profonde. Il remet ses skis et se met en chasse de la pulka qui s'éloigne à vitesse constante. Heureusement le temps est clair et nous pouvons le suivre des yeux. Après un long moment d'angoisse nous le voyons enfin atteindre la pulka qui s'était finalement immobilisée toute seule. Nous avons eu une belle frayeur et avons vite tiré les leçons de cette erreur.

Lundi, 11 mai 1998

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Travaux forcés dans la neige profonde...

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Il a neigé toute la nuit et en sortant de la tente on s'enfonce de 30 cm. Vent de nez comme hier. Visibilité nulle. Je fais la première heure devant. Toutes les heures le premier est relayé. Je sens que ma joue droite et mon nez se refroidissent. Je m'arrête pour arranger une protection avec ma cagoule de soie.

En cours de journée je m'intéresse de moins en moins au cap ou au paysage, et je suis concentrée sur la chose la plus simple qui soit : mettre un pied devant l'autre. Je m'enfonce dans la bulle de patience et de souffrance où le seul but est la prochaine pause, pour que ça s'arrête. Puis ça reprend : un pied devant l'autre jusqu'à la pause suivante, 8 à 10 mn pour se ressourcer. La trace est difficile à faire pour le premier du groupe, mais les autres derrière souffrent aussi. Le deuxième s'enfonce presque autant que le premier. Le troisième a une pulka plus lourde que les deux premiers et s'enfonce aussi. Le dernier a la pulka de Bernard, la plus lourde. Le soir après 8h de galère, seulement 15 km au compteur...

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La "cuisine" dans l'abside de la tente

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Mardi, 12 mai 1998

La couche de neige s'est encore aggravée. Le temps est bouché. Le redoux (-8°C) nous amène du mauvais temps. La trace est pénible dès le matin et devient carrément démoniaque dans l'après-midi. Bernard et Jean-Claude font le plus gros du travail. Les filles nous n'avons fait qu'une heure chacune aujourd'hui. En début d'expé personne ne voulait prendre la pulka de Bernard. Paradoxalement maintenant c'est celle que chacun demande, car elle ferme la marche en quatrième position et est donc la plus facile à tracter puisque la trace a été faite par les trois précédentes. Malgré ces conditions difficiles, Jean-Claude a le courage de sortir son caméscope pour filmer notre tâche démentielle. En dépit de cette horrible journée nous montons le camp dans la bonne humeur et sortons les meilleures choses à manger. D'abord un bon café pour tout le monde (du vrai café moulu ; eh oui nous avons emmené un porte-filtre !), puis des crêpes aux pommes (mais oui, nous avons aussi une poêle !). Ensuite nous déballons le jambon de Bayonne qui disparaît dans la minute qui suit, avalé avant même la décongélation des toutes dernières tranches de pain. Puis suivent dans cet ordre : pâtes chinoises au boeuf, velouté d'asperges, re-café (lyophilisé cette fois), jus d'orange en poudre, petits gateaux au césame (la même variété pendant toute l'expé...). Après avoir paré aux plus urgents de nos besoins vitaux, chacun procède à ses propres rituels quotidiens. Un de mes rituels consiste à sortir mes lentilles de contact tous les soirs. Chaque nuit sans exception elles gèlent dans leur boîte ainsi que le flacon de produit d'entretien. Tous les matins je les dégèle dans une poche de ma fourrure polaire et puis je les mets pour la journée sans problème. Je constate qu'après trois semaines une couche naturelle de graisse s'est formée sur ma peau privée de lavage et de savon. Mes mains sont ici plus douces que d'habitude.

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Jean-Claude suivi de Bernard

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Mercredi, 13 mai 1998. 21ème jour de la traversée.

5h15, je me lève et commence à chauffer de l'eau. Vent fort, de 40 à 50 km/h. Vers 7h45 Bernard nous dit que nous ne partons pas. Il aurait pu le dire plus tôt car nous avons déjà rangé toutes nos affaires. Le mauvais temps persiste, il faut déneiger les tentes. L'altimètre passe de 2340m hier soir à 2450m et y reste jusqu'au soir, où pourtant le vent cesse et le soleil revient. Très beau paysage polaire. Bizarre que l'alti monte alors que le temps semble s'améliorer. Sieste toute l'après-midi. Les oursons (surnom que nous avons donné à Bernard et Jean-Claude) sont discrets, pas de rires bruyants aujourd'hui. Les choses deviennent sérieuses. Il nous reste à parcourir 160km en 6 ou 7 jours, et si les conditions ne s'améliorent pas nous aurons du mal à rallier Isertoq dans les temps.

Jeudi, 14 mai 1998

Ce matin, un incident grave s'est produit. Bernard et Jean-Claude se sont intoxiqués au monoxyde de carbone suite à un dysfonctionnement du réchaud. Jean-Claude qui est le plus touché se sent très mal. Il sort dans le mauvais temps pour reprendre de l'air. Il passe un cap difficile et manque de s'évanouir. Après un certain temps il se sent mieux mais reste nauséeux et sans force. Il n'est pas question de poursuivre la marche aujourd'hui. Ce repos forcé nous fait à nouveau perdre une journée et nos craintes de rater l'avion du retour augmentent.

Pour passer le temps nous faisons du rangement. Dans la tente il y a plusieurs "pièces" qui ont chacune leur raison d'être. Dans l'abside on trouve la cuisine, la réserve de neige et la poubelle. Elle sert parfois de balcon avec vue imprenable sur l'inlandsis ou de hublot avec vue sur le white out. Il y a la cave sous les matelas, lieu très pratique où atterrissent toutes les choses indésirables : miettes en tout genre, café lait et chocolat en poudre qui ne cessent de marquer leur présence, cheveux, etc. Parfois on en profite pour déverser tout cela d'un coup de patte discret chez le voisin, quand il a le dos tourné, quand il est occupé à faire la cuisine par exemple. Au plafond nous avons tendu un fil à linge où sont toujours suspendues quantité de choses qui sont sensées sécher. Il y a les armoires, grands sacs en plastique contenant nos vêtements. Il y a la salle de bain, petit sachet contenant brosse à dent, dentifrice, crème solaire... Il y a aussi le bureau, sachet contenant le carnet de bord, un crayon à papier, les cartes géographiques et le GPS. Il y a le meuble à chaussures, grand sac poubelle contenant les chaussures de skis et les sur-bottes dans lesquelles sont stockées avec soins 2 petites bouteilles en plastique de 33cl remplies de... schnaps. Du vrai, fait maison, bien de chez nous. Mais maintenant elles sont presque vides. Enfin, les sacs de couchage constituent la chambre à coucher et servent toutes les nuits de sèche-linge.

Je me suis aperçue que j'avais quelques petites gelures : une légère bosse sur la pommette droite (celle qui a pris constamment le vent) et quelques doigts insensibles.

Le 15 et le 16 mai nous reprenons la route et pouvons utiliser les voiles pendant quelques heures. Le vent a durci la couche de neige qui est redevenue portante. Le soir du 16 nous établissons le camp dans la brume sous la neige tombante. Température très douce, -5°C.

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Remplissage des bouteilles d'essence

 

Dimanche, 17 mai 1998

Merveilleux jour de voile. Transportés de bonheur nous avalons 62 km. Deux pauses seulement dans la journée et un changement de voile à 16h (de la 6m² à la 10m²). Fin de journée à 19h alors qu'apparaissent les premières montagnes de la côte est. Cette fois nous avons comblé notre retard et notre moral est au plus haut. Dernier vrai café ce soir, purée-pemmikan, lard grillé, nouilles au fromage.

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Jour de voile (62km)

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Lundi, 18 mai 1998

Vent supérieur à 100km/h le matin, impossible de plier le camp dans ces conditions, il faut attendre. Vers 11h il est revenu à des proportions qui permettent le démontage à quatre par tente. Nous consultons fréquemment le GPS et bientôt le fjord d'Isertoq apparaît. Grandiose vue sur la mer, la banquise et les icebergs. Et non moins grandiose descente, sans peaux de phoques, sur le glacier. Camp avec vue fantastique, un des plus beaux moments de la traversée qui nous dédommage des souffrances endurées. 27km aujourd'hui, il en reste 22 jusqu'à Isortoq.

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Arrivée sur la côte Est du Groenland

-Mardi, 19 mai 1998

Nous avons quitté la calotte glacière et avalons d'une traite les derniers kilomètres du glacier qui nous mène à Isertoq. La fabuleuse descente d'hier se poursuit aujourd'hui sur 11 km, dans des conditions idéales. Nous traversons un lac gelé sur 5km et tombons sur un obstacle de dernière minute. En effet, les deux fjords qui mènent à Isertoq ne sont pas gelés comme nous l'espérions. Il va falloir chercher un chemin sur la terre ferme. Le terrain est montagneux et vierge de toute trace. Avec Bernard nous trouvons un passage mais qui n'est pas adapté aux pulkas. Lorsque nous revenons de notre prospection il est déjà tard et nous décidons de rester là pour la nuit. Pour la première fois, la température clémente nous permet de dîner ensemble, à l'extérieur des tentes. Brigitte nous prépare du lard frit dont tout le monde se régale. La soirée est un moment inoubliable, un couronnement en quelque sorte. Dans une joie commune chacun décrit ses sensations sur cette aventure. Le "voyage intérieur" qu'elle représente nous poursuivra encore longtemps, et donne déjà naissance à de futurs projets.

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Tout schouss vers Isortoq !

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Notre groupe au complet après la traversée.

Bernard, Isabelle, Jean-Claude et Brigitte

Mercredi, 20 mai 1998

Nous rejoignons Isertoq à pied sans les pulkas. Le village se trouve sur une île et c'est en barque, pilotée par un Inuit qui nous a aperçu au loin sur la berge, que nous atteignons le village. Une trentaine de maisons seulement, de nombreux chiens de traîneau qui prennent le soleil, quelques enfants qui viennent à notre rencontre. Les adultes sont plutôt timides et nous observent discrètement de loin. Il y a un bureau de poste duquel Bernard réussit à commander un helico après plusieurs tentatives. En attendant nous cherchons quelques maigres victuailles dans le "supermarché" du coin. En dévorant le gâteau que nous venons d'acheter nous nous apercevons qu'il est périmé depuis des mois. Nous n'en faisons pas un drame, bien que nous ne le trouvions pas très bon. Des hauteurs de l'héliport nous suivons la récré des élèves de l'école. Ils montent et descendent inlassablement la colline avec leurs luges. Il n'y a pas de route dans ce village. Aucune voiture. Même le ramassage des poubelles se fait avec un traîneau poussé par l'éboueur. Vers midi un hélicoptère Packard-Bell vient nous chercher. Après avoir récupéré les pulkas nous atterrissons à Kulusuk en une heure de vol. Demain c'est le retour définitif sur Kangerlussuaq. En deux heures d'avion nous parcourons en sens inverse la distance que nous avons couverte en 26 jours à pied.

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Icebergs et débâcle près d'Isortoq

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Le village d'Isortoq se trouve sur une petite ïle

-Le village d'Isortoq

Un habitant d'Isortoq vient nous chercher en barque.

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L'école d'Isortoq

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    Traineau - Isertoq
         
Le village est sur une île  

Vue d'hélico

  Survol de la banquise

ISORTOQ

L'explorateur norvégien Fridtjof NANSEN fut le premier à réussir la traversée du Groenland en 1888. La réedition de son livre "En skis à travers le Groenland" est une aubaine pour tous ceux qui rêvent de faire cette traversée. J'ai pris grand plaisir à dévorer cet ouvrage et nourris depuis une grande admiration pour cet homme.
En cliquant sur ce logo
vous pourrez acheter ce livre en ligne sur le site Alapage.com

- FIN -
... si vous avez aimé il y a aussi une
expé en
Terre de Baffin en avril 2000.

Merci de votre visite !

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