Traversée du Groenland organisée par :

STAGES ET EXPEDITIONS
97, chemin des Sellyres
Les Bossons
74400 Chamonix

Guide : Bernard Muller


 

Cette traversée du Groenland a été réalisée en 1998, il y a donc une dizaine d'années déjà. C'est une version "rustique" sans contact d'aucune sorte avec le reste du monde pendant le trajet. Nous n'avions pas encore de téléphone satellite, peu courant à l'époque, et encore moins un "routeur météo" comme il devient usuel aujourd'hui ! La météo nous l'avons prise comme elle était, au jour le jour sans faire de plan sur la comète. Pour la sécurité nous avions une balise, que nous n'avons heureusement pas eu à utiliser.

-

Mercredi, 22 avril 1998

-

Arrivée à Kangerlussuaq par beau temps. Le paysage est impressionnant d'austérité. Le fjord de 150 km de long, au bout duquel se trouve Kangerlussuaq (Sondre Stromfjord en danois) est gelé, pas d'accès possible par bateau en cette saison. L'hôtel dans lequel nous logeons est adjacent au hall d'arrivée de l'aéroport.

Nous préparons les pulkas, il faut y faire tenir les 80 kg de matériel de chacun. 30 kilos de nourriture conditionnée en rations journalières de 1 kilo par personne, tentes, réchauds, essence, matériel de secours, voiles, affaires personnelles.

Jeudi, 23 avril 1998

-

Aéroport de Kangerlussuak

--

Survol du glacier au bord de la calotte

-

Les Groenlandais devaient nous emmener au glacier en 4x4, mais ils ont changé d'avis pour une raison que nous ignorons et nous n'avons d'autre choix que de nous faire héliporter. L'hélico, un Sykorski de la compagnie Groenlandsfly, nous embarque vers 9 heures. Il s'élève de quelques metres, presque lourdement en gros bourdon qu'il est. Puis à la seconde où il se penche en avant pour prendre son envol je sens monter en moi l'émotion d'un immense plaisir. Une nouvelle et grande aventure vient de s'ouvrir à nous. Le survol du glacier est grandiose. Nous effleurons ses belles vagues bleues à quelques mètres. Sa traversée à pieds nous aurait couté plusieurs jours d'effort. Le vol ne dure qu'un quart d'heure mais Dieu qu'il est beau. La dépose est aussi brève que violente. En quelques secondes nous passons du confort de l'hélico à un vent glacial amplifié par la rotation des pales. Rude contact avec la réalité de ce pays de l'ultime, réalité que nous sommes venus chercher. Avec nos doigts engourdis nous procédons à notre apprêtement définitif, puis c'est le départ.

Devant nous se profilent quatre semaines de blancheur gelée, tantôt excessivement belle comme aujourd'hui, tantôt noyée dans l'envoutante opacité du white-out.

La marche nous réchauffe rapidement. Les premiers kilomètres me paraissent presque bizarres, tellement je me sens transposée d'un monde à un autre. Mardi soir je sortais de mon travail, la tête encore plongée dans les tracas du quotidien, et 36 heures plus tard je suis harnachée, comme ces aventuriers du Grand Nord sur des photos qui m'ont fait rêver, en train de marcher comme eux dans cet univers exceptionnel.

-

--

--

Toutes les 55mn nous faisons une pause de 5mn

-

Les premiers jours sont pénibles, il faut s'habituer au poids de la pulka et se "faire" le dos. Heureusement, après 3 ou 4 jours les courbatures disparaissent. Le terrain monte doucement en grandes vagues de plusieurs kilomètres. Partis de 1000m d'altitude nous atteindrons 2500m vers le milieu de la calotte.

-

Le contenu de ma pulka Voile Nasawing

.

Lorsque le vent est dans la bonne direction nous utilisons les voiles de traction Nasawing

 

 

Lundi, 27 avril 1998

Départ 9h - Très beau temps.

Il a un peu neigé cette nuit, la progression en est facilitée car les sastrugis sont un peu plus molles à franchir. Le vent est trop faible et ne permet pas d'utiliser les voiles. Il a changé de direction et vient de la calotte c'est à dire du nord-est. 7h30 de marche.Très belle soirée ensoleillée, vent nul, magnifique camp au milieu du désert blanc.
Position : 66°58'Lat. N - 47°43' Long. O. - Altitude 1765m - Température: -17°C

-

Sastrugis à perte de vue

--

Très belle soirée dans le grand blanc

Mercredi, 29 avril 1998

Je me réveille à 3h du matin à cause du bruit. En effet, le vent s'est levé et la tente frétille rageusement. Je me rendors jusqu'à 6h. Rien n'a changé. Le vent est encore présent et ça promet pour le pliage des tentes. A quatre nous plions chacune d'elle. Par vent fort comme ce matin, c'est un des exercices les plus délicats pendant l'expédition car une fausse manoeuvre peut entraîner la perte de la tente ce qui aurait de graves conséquences.

-

Dans l'immensité déserte du Groenland

Départ à 9h30. Le vent dépasse les 70km heure et nous vient de face, en plein nez. Il faut se barricader le visage. C'est assez compliqué généralement, car il faut se couvrir tout en pouvant respirer. J'utilise mon montage habituel : je tire le bas de ma cagoule de soie jusque sur le nez, en la coinçant sous les lunettes de glacier. Ca me couvre donc le nez et la bouche. Très vite le tissus se mouille de condensation et gèle. Ensuite je le tire vers l'avant et lui donne sa forme définitive qui reste rigide du fait du gel. Ainsi j'ai un espace suffisant pour respirer par la bouche, tout en ayant un écran contre le vent. L'inconvénient est que le nez et les joues sont en contact avec le gel et il faut surveiller le tout pour ne pas se geler la peau. Enfin, c'est une affaire de patience et après moultes essais on finit par trouver une solution. Après cela, par contre, on ne peut pratiquement plus tourner la tête, et le champs de vision est très restreint.

La vitesse du vent atteint 80km/h, mesurée à l'anémomètre. Il ne neige pas, mais sous l'effet du vent les cristaux de la couche superficielle du sol sont soulevés et créent une nuée permanente de quelques mètres de haut. Au-dessus de ce spectacle le soleil tente de montrer sa présence à travers un halo furtif. La communication est nulle et si on veut dire quelque chose à celui qui nous précède dans la colonne, il faut d'abord crier très fort pour qu'il entende à travers les couches vestimentaires et le vent qui lui rugit aux oreilles. Puis il faut qu'il s'arrête pour qu'on puisse s'approcher de lui sans télescoper les pulkas, et enfin on peut échanger deux mots, toujours en hurlant.

A midi l'anémomètre indique 100km/h. Il vaut mieux établir le camp, même si nous n'avons parcouru que 6 km.

-

Tentes en enfilade, protégées par les pulkas.

 

 

.
Jean-Claude et Bernard
 

Oui, c'est bien moi !

Jeudi, 30 avril 1998

Jour de repos forcé car la tempête fait toujours rage.

-

Après 48h de tempête...

-

Dimanche, 3 mai 1998

Temps couvert, vers 7h le vent se lève légèrement après une nuit de calme plat. Il souffle du nord-ouest, juste ce qu'il faut pour nous emmener dans la bonne direction. Nous rangeons rapidement et à 7h20 tout le monde est prêt avec sa voile de 10m² sauf Bernard qui prend la 13m car il est plus chargé.
Je n'ai pas fait 200m que déjà je sens que le vent a forci. Je ne suis qu'une brindille ballotée au bout de mes suspentes. Je m'arrête, suivie de tout le groupe, et nous changeons immédiatement de voile. Tous sur les 6m².
Je me régale du spectacle qu'offre notre groupe. Bernard, Jean-Claude et Brigitte skient devant moi, penchés dans leur harnais comme des véliplanchistes.
Le brouillard s'épaissit et nous faisons attention à ne pas nous perdre de vue.

Mardi, 5 mai 1998

Soleil de minuit par -28°C

La nuit a été glaciale. Hier soir vers minuit le thermomètre indiquait -28°C ainsi que ce matin à 6h30.

Nous sommes à 40 km de la station DYE 3 (station de détection américaine, hors service aujourd'hui) que nous apercevons en fin de matinée. Dans l'après-midi nous nous emerveillons à la vue d'un vol d'oiseaux migrateurs, les seuls êtres vivants que nous croiserons pendant 27 jours de traversée.

-

Pas facile d'écrire son journal par -25°C !