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Jeudi 28 juillet 1994.
"Echaudées" par la froidure des heures matinales d'hier, nous décidons de partir plus tard aujourd'hui afin de bénéficier du soleil dès le départ. Nous avons bien dormi ce qui veut dire que nous sommes plutôt bien acclimatées. C'est la première fois que je passe une nuit à près de 7000m. Je me sens d'attaque. Mais il faut se méfier, les problèmes physiques peuvent survenir très rapidement, il faut rester vigilant.

Hier en fin d'après-midi nous avons vu passer deux Japonais qui en soutenaient un troisième qui ne pouvait plus marcher. Deux d'entre eux avaient fait le sommet mais ont bivouaqué dehors la nuit. Ils se sont gelé les pieds et ont été récupérés par leurs camarades. Nous espérons ne pas finir comme eux...

Vers 9h nous quittons la tente sans trop d'espoir d'atteindre le sommet car l'heure est bien trop tardive. Nous en sommes conscientes mais nous voulions absolument éviter les heures frigorifiantes d'hier. Plutôt rater le sommet que d'attraper des gelures ! Brigitte ne se sent pas très en forme et nous avons simplement l'ambition de dépasser les 7000m et après on verra. Nous avons pris un seul sac à dos. Il n'y a pas grand chose dedans : deux gourdes isothermes pleines, deux appareils photos, des gants de rechange, un altimètre, des cachets d'aspirine, et des sucreries. Nous ne prenons pas la radio car elle ne fonctionne pas bien.

 

 

Peu après notre départ du camp 3 l'altimètre indique 7000m. Peter l'avait réglé au sommet hier, donc nous faisons confiance à cette indication.

Plus le soleil monte plus la neige est molle et plus on s'enfonce. D'abord jusqu'à la cheville, puis jusqu'au mollet et bientôt jusqu'au genoux.

Des skis ou des raquettes auraient tout de même été d'un grand secours.

 

Vers 7200m Brigitte décide de s'arrêter, elle n'en peut plus. L'oxygène est trop rare pour faire de long discours : nous tombons vite d'accord, je vais continuer seule. Elle m'attendra ici s'il ne fait pas trop froid, sinon elle fera demi-tour. J'emmène l'altimètre et m'éloigne.

Il est plus de 15h. Je marche seule dans cette immensité blanche. Il fait très beau mais les nuages approchent. La neige est un peu moins molle ici et la trace devient moins profonde.

17h. Le voilà ! Je vois le "dos de chameau" qui forme le sommet et le pierrier sommital juste à droite. L'altimètre indique qu'il me reste 150m de dénivelée à faire. Il me faudra sans doute une heure encore. Tout va bien, je vais continuer jusqu'au bout même si je marche un peu comme un automate. Je n'en reviens pas d'avoir fait cette trace d'enfer toute la journée.

Mais bientôt tout bascule. Je surveille ma montre et l'alti sans arrêt. En à peine dix minutes les nuages ont tout enveloppé. Il commence à neiger. Je ferme mon anorak. La trace des skis de Peter que j'ai suivie depuis ce matin devient illisible. Me sachant tout près du but je continue. Je suis à quatre pattes afin de repérer au mieux les infimes indices du passage de Peter. Le terrain change sous mes pieds, de la neige je passe sur de la glace. Et sur la glace il n'y a plus de traces du tout.

Bon, il va falloir que je prenne une décision bientôt. Pas évident quand on est seul ; faut pas se tromper. Encore quelques pas. Ah, voilà une forme sombre là-bas. Je m'approche : c'est le pierrier. Je distingue aussi une corniche neigeuse juste au-dessus de moi. Je consulte l'altimètre : 7470m. Il me reste donc 90m à faire. Ca peut prendre 3/4 d'heure à cette altitude.

(J'apprendrai plus tard, de la bouche des Suisses qui ont fait le sommet le lendemain et qui ont vu mes traces, que l'altimètre était pessimiste et que j'étais en fait un peu plus haut, vers 7500m)

Je réfléchis posément. Il neige toujours un peu et je risque de ne plus retrouver mes propres traces, seuls repères pour redescendre. Il n'y a personne ici aujourd'hui et il serait vain d'attendre du secours en cas de problème. Les Japonais sont descendus, Peter aussi, et les autres ne sont pas encore montés au camp 3. Je pense aussi à Brigitte qui m'attend dans le froid et il est déjà tard. C'est clair, il vaut mieux faire demi-tour. Le risque que je me perdre dans ce coton est trop élevé et je ne veux pas créer un problème à l'équipe.

Je me demande si je dois faire une photo ici. Je tourne et retourne l'appareil dans tous les sens : zut, on ne voit strictement rien. Que du brouillard et une vague lueur du pierrier. Je renonce donc à la photo (... ce dont je me mords encore les doigts aujourd'hui, car je ne suis pas allée plus haut depuis ce jour. Et ce point restera sans doute le point culminant de mes activités alpines. Ca aurait bien mérité une petite photo tout de même...)

Il est exactement 17h40. Je fais demi-tour sans regret. L'instinct de survie a gardé le dessus. Je me dépêche.

 

Je retrouve Brigitte qui était encore montée de quelques dizaines de mètres. Tout va bien. La trace très profonde nous sert finalement de repère pour redescendre dans un brouillard persistant et déroutant. En deux heures nous arrivons au camp 3. Tiens, nous ne sommes plus seules : deux tentes se sont construites pendant notre absence. Ce sont les Suisses. Ils nous accueillent chaleureusement et veulent tout savoir de notre journée.

 

Le sommet du Muztagh Ata
(tel que je ne l'ai pas vu, malheureusement !)

Le KONGUR vu du sommet du Muztagh Ata

 

Les Suisses n'ont que 2 tentes totalisant 5 places (ils sont 6 personnes) et demandent si l'un d'eux peut dormir chez nous. Nous sommes de carrure réduite et possédons une tente 3 places, aussi c'est avec plaisir que nous leur offrons l'hospitalité. C'est Pierre qui viendra habiter avec nous.

A 20h ils ont un contact radio avec leur officier de liaison au camp de base. Nous les chargeons de transmettre à Peter que tout va bien pour nous et que nous avons été tout près du sommet.

Après un bref festin fait d'une omelette lyophilisée et de deux sachets de thé nous nous couchons enfin, conscientes d'avoir vécu une grande journée. Nous n'avons aucune inquiétude pour la descente demain et pouvons savourer pleinement notre satisfaction. Pour ma part je suis heureuse ; tout s'est bien passé. J'ai eu la chance d'être dans un très bon jour aujourd'hui. Curieusement le fait de n'avoir pas été tout en haut ne m'affecte guère. J'ai l'impression d'avoir pris la bonne décision. J'ai battu mon record d'altitude personnel de 500m (le précédent datait de l'Aconcagua). Je m'endors sur mon nuage du Muztagh Ata. Grande journée, grand rêve, grand bonheur...

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