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Mercredi 27 juillet 1994.

Il est 14H. Brigitte et moi sommes au camp 3 à 6900m d'altitude. La journée a été un calvaire à tel point que je n'ai pas fait une seule photo. Je n'y ai pas pensé tant j'étais occupée à mettre simplement un pied devant l'autre.

Pleines de bonnes intentions nous nous étions levées très tôt en espérant échapper ainsi à la neige trop molle. Mais cela n'aura pas servi à grand chose car la croûte superficielle gelée cède sous notre poids et l'on s'enfonce quand même.

De 6h du matin à 9h il fait encore nuit, une nuit magnifique, avec des étoiles extraordinairement brillantes dans tout le ciel. On pourrait les toucher ! La pleine lune nous permet d'économiser nos frontales. En vain j'attends le soleil pour qu'il me réchauffe. Il est bien venu le soleil, le thermomètre est passé de -20°C à -15°C, mais il ne me réchauffe point. J'ai froid toute la journée sans réussir à aucun moment à me réchauffer. Malgré un matériel très performant j'ai constamment froid aux mains et aux pieds. Je me suis même arrêtée pour me déchausser et réchauffer mes orteils mais sans succès. Enfin je ne me suis rien gelé, c'est là l'essentiel.

Nous ne rencontrons pas âme qui vive pendant des heures. Comme nous n'avons pas de radio (Peter l'a emportée hier soir) nous n'avons pas de nouvelles du reste de notre équipe. Heureusement il fait beau, pas de problème pour suivre la trace. Nous parlons très peu mais restons toujours ensemble. A plusieurs reprises nous avons l'impression de voir quelqu'un au loin devant nous, mais ce n'est qu'illusion. En fait il s'agissait d'un jalon qui curieusement semblait se mouvoir.

Vers midi nous désespérons de trouver le camp 3. On se dit que s'il ne surgit pas après le prochain monticule on va faire demi-tour. On peste après ceux qui l'on installé si haut. Bientôt nous apercevons une tente, mais nous nous rendons bien vite compte que ce n'est pas une des nôtres car elles sont bleues et celle-ci est verte. En nous approchant nous constatons qu'il y a quelqu'un dedans, c'est un Japonais. J'ai tout d'abord envie de lui demander à boire car nos gourdes sont vides et je meurs de soif depuis plusieurs heures (oui oui, j'ai mangé de la neige, mais cela ne suffit pas). Mais je renonce car je vois que ce Japonais est dans un état de délabrement comparable au nôtre. Brigitte lui demande quand même où se trouvent nos tentes. "Fifty meters !" répond-il en pointant le doigt vers le haut. A la bonne heure ! Nous en oublions de lui poser d'autres questions : a t'il a fait le sommet ? est-il seul ? a t'il croisé Peter ? etc.

Mais nous le savons : à ces altitudes (nous frisons les 7000m) on ne réagit plus comme en bas. On est un peu "à côté de ses pompes". Une chose me désole surtout : plus je monte haut, moins je me souviens de ce qui s'y est passé. Je me rappelle seulement certaines scènes, le reste s'estompe très vite. Seul les photos m'aident à remémorer quelques bribes de réalité.

 

Bon, nous voici enfin arrivées au camp 3 qui était un peu plus haut en effet. Il faut d'abord s'installer un tant soit peu confortablement. Puis il faut préparer des litres et des litres d'eau. Ca prend des heures il faut aussi se résoudre à ingurgiter un détestable lyophilisé dont on sait par avance qu'on fera la grimace pour l'avaler.

 

Vers 14h alors que nous sommeillons vaguement, une voix nous appelle : c'est Peter qui revient du sommet. Youpi, voilà une bonne nouvelle!

Il nous explique que la nuit dernière il est finalement monté jusqu'au camp 3 où il s'est arrêté pour se réchauffer les pieds. Après 4 heures de sommeil il est reparti vers 6h du matin. Il n'a rencontré personne et était seul au sommet. Il nous décrit le terrain : pas de grosses crevasses, terrain très peu incliné, de grandes étendues blanches sans repère. Le sommet a la forme d'un dos de chameau qui surgit étonnamment au bout d'un parcours très homogène et uniforme. Tout à la fin il y a un pierrier qui mène droit au sommet.

 

Le pierrier sommital

Au sommet du Muztagh Ata

Peter est heureux d'avoir fait le sommet et pourrait redescendre. Mais il a quelques scrupules à nous laisser seules là-haut. Nous insistons pourtant, nous avons assez d'expérience pour assumer notre ascension. La météo se maintient et nous avons bon espoir de tenter notre chance demain. Finalement il se laisse convaincre. Il nous donne sa radio et nous souhaite bonne chance. Embrassades. A un de ces jours !

 

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